Entrelacs

Entrelacs est une recherche-création musicale en solo débutée en 2024 et en cours, avec laquelle j’explore la rencontre entre le synthétiseur modulaire, les musiques anciennes et des principes algorithmiques.

Avec ce travail, je souhaite donner une perspective historique à mon usage de l’électronique dans le contexte contemporain. Je m’appuie notamment sur les travaux de Nicola Vicentino1 du milieu du XVIème siècle sur l’usage d’une accordage à 31 tons2 et de la pratique du chant sur le livre3.

Ainsi, les différentes voix de mon synthétiseur modulaire seront séquencées par un programme que j’ai écrit pour la machine norns de monome4. Il me permettra d’inventer sur le vif un contrepoint5 à plusieurs voix en fonction d’une mélodie principale. Ce dispositif sera accordé selon le système de Vicentino, il suivra à la fois les principes de la musique modale6 et les règles de l’improvisation polyphonique. La voix principale — cantus firmus7 — sera générée par un algorithme de marches aléatoires8 et les voix additionnelles suivront des chaines de Markov9. J’aborderai cette méthode comme une synthèse de motifs — pattern synthesis10 — qui me permettra de produire une structure polyphonique ordonnée selon un processus stochastique11 que je pourrai influencer en direct.

A l’image de Vicentino, qui était attentif à l’écoute et aux affects bien plus subtils que sa musique à 31 tons pourrait produire sur son auditoire. Je cherche également à adapter des musiques anciennes à la pratique moderne pour l’enrichir d’autres sonorités, qui peuvent être jouées aisément et d’une autre manière par les outils électroniques dont je dispose. Particulièrement par la précision de l’accordage numérique, par les processus algorithmiques et l’utilisation de sons de synthèse qui offrent de multiples facettes timbrales à ces hauteurs. Je souhaite mettre en oeuvre cette approche du XVIème siècle, toujours inhabituelle au XXIème, afin de créer une musique nouvelle qui combine, questionne et redistribue l’ancien et le contemporain.

La finalité est d’utiliser ce dispositif pour inventer à même l’instrument en temps réel et sortir d’une dualité composition/improvisation, rétrospectivement remise en question par la pratique orale-écrite du chant sur le livre.


  1. Nicola Vicentino (1510-1577) : Théoricien et compositeur italien qui a publié le traité L’antica musica ridotta alla moderna prattica en 1555. Il y évoque une division en 5 parties du ton, qui est accordé à √5/2 (193 cents) dans le contexte du tempérament mésotonique en quart de comma de l’époque. Avec son travail, il tente d’adapter des méthodes antiques concernant la répartition des intervalles, en remettant à jour les genres qui déterminent des écarts inhabituels (les genres chromatique et enharmonique). ↩︎

  2. Accordage à 31 tons : Il est évoqué pour la première fois dans le traité de Vicentino en 1555, puis calculé comme un tempérament égal par Huygens dans Le cycle harmonique (1691) et utilisé par Fokker pour l’accord de son orgue en 1950. L’intérêt musical d’une division égale de l’octave différente des 12 tons de la pratique dominante de notre époque, est de pouvoir obtenir de meilleures approximations d’intervalles purs (issus de la série harmonique) tout en ayant, par exemple, la possibilité de transposer une même mélodie d’un ton à l’autre. ↩︎

  3. Chant sur le livre : « Chanter sur le livre, à la Renaissance, c’est ajouter une ou plusieurs voix à une mélodie écrite, le cantus firmus. Autour de cette mélodie, qu’elle soit de plain-chant, de chanson, de psaume, etc., les chanteurs improvisent d’autres lignes, en créant le contrepoint sur le vif. » (Janin, 2025) ↩︎

  4. norns : Machine open-source basée sur un ordinateur Raspberry Pi et dédiée à la pratique musicale, créée par l’entreprise américaine monome en 2018. Elle permet à l’utilisateur de développer des programmes légers (scripts) en langage informatique Lua pour créer par exemple des séquenceurs, synthétiseurs et sampleurs à partir des librairies intégrées. On peut y connecter les interfaces de contrôle de monome, grid et arc ou autres plus standards en MIDI. En 2019, monome avec Whimsical Raps sort crow un module eurorack qui peut servir d’interface CV, i2C et USB en compatibilité avec norns, permettant de l’utiliser pour contrôler des modules de synthétiseur eurorack. ↩︎

  5. Contrepoint : « L’art du contrepoint consiste à créer les différentes partie d’une polyphonie. Composer, c’est mettre en contrepoint. » (Janin, 2025, p.262). D’une manière générale j’associe ce terme à ce que Morgan (2016, p.3) appelle la « théorie de la succession d’intervalles », en mentionnant un chapitre de Fuller (2002, p.477-502) « sur les traditions théoriques connues comme organum, gradi, intervalschritt lehre, discantus, et contrapunctus. Dans la mesure où elles décrivent toutes des manières d’improviser et/ou composer de la polyphonie idiomatique […] » (traduction libre) ↩︎

  6. cantus firmus : « Le cantus firmus (chant « ferme », « solide ») est la mélodie qui sert de base à la construction polyphonique. Souvent placé à la voix de ténor, il est parfois appelé « teneur ». Le cantus firmus peut être constitué d’une mélodie préexistante ; mais il peut aussi être entièrement inventé par le compositeur, ou improvisé par l’un des chanteurs. » (Janin, 2025, p.262) ↩︎

  7. Musique modale : Les modes en musique occidentale jusqu’au XVIème siècle caractérisent à la fois les notes les plus importantes (finales et sous-finales), les marges basse et haute de la mélodie (ambitus), le type de répartition des tons et demi-tons (species) qui vont lui donner un certain ethos. Ce sujet concentre de nombreuses ramifications que j’aimerai à terme explorer dans ce travail (liens avec musiques traditionnelles, différences avec musique harmonique, liens avec perception), en rapport par exemple avec les travaux de Viret et Chailley cités par Le Vot qui élabore sur la modalité : “[…] les expressions “échelle dynamique”, “mode combinatoire”, “mode formulaire” tentent de prendre en compte la réalité proprement poïétique de la modalité et désignent cette façon souple d’élaborer la musique à partir de constituants nombreux et variés où le rôle de la hauteur n’a pas la prééminence qu’on lui accorde en musique tonale.” (2011, p.139) ↩︎

  8. Marches aléatoires : « En mathématique, une marche aléatoire est un processus stochastique qui décrit un chemin consistant en une succession de pas aléatoires dans un certain espace mathématique (par exemple, espace en 2 dimensions ; amplitude-temps, ou hauteur-temps). Il a été présenté par Karl Pearson en 1905. Un exemple élémentaire d’une marche aléatoire est dans une ligne de nombre entier qui débute à 0, et à chaque pas se déplace de +1 ou -1 avec une probabilité égale. D’autres exemples incluent le chemin tracé par une molécule lorsqu’elle traverse un liquide ou un gaz (connue comme le mouvement Brownien). » (traduction libre) (Harley, 2023) ↩︎

  9. Chaine de Markov : Processus stochastique (voir définition) où l’on peut décrire une succession d’événements par des probabilités décrites en amont. Par exemple, à partir d’une tableau (matrice) de transition on peut y inscrire la probabilité qu’un événement A passe à B (60% de probabilité) ou A passe à C (40% de probabilité). ↩︎

  10. Pattern synthesis : Terme qu’utilise l’artiste Mark Fell (2013 et 2021) et qu’il applique aux procédés lui permettant de générer des motifs ryhmiques avec le programme Max dans son ordinateur. Pour Entrelacs, je généralise cette approche à la synthèse d’une structure de contrepoint produite par mon script. Barnabé Janin dans Chanter sur le livre parle de modèle contrapuntique : « une construction polyphonique bâtie sur une ou plusieurs contraintes. » ↩︎

  11. Processus stochastique : Processus qui suit des lois de probabilités qui peuvent être calculées et appliquées, par exemple, à des paramètres musicaux. Influencé par le compositeur Iannis Xenakis à ce sujet, et particulièrement par sa synthèse sonore stochastique (l’algorithme GenDyn (Hoffmann, 2009)), j’ai repris les principes de cette méthode pour l’appliquer à la génération de la ligne mélodique principale (cantus firmus) dans mon script. ↩︎